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LES BARONS MARQUES > Alimentation > Agriculture

Arte.tv, Mardi 3 Mars 2009

La faim du monde

Selon un rapport de la FAO(1), l’agriculture mondiale a la capacité de nourrir le double de la population actuelle. Pourtant, toutes les cinq secondes, un enfant de moins de 10 ans meurt de faim. Comment expliquer cette situation ?

Jean Ziegler : Le problème n’est pas la production, mais l’accès à la nourriture. Cent mille personnes meurent de faim ou de ses suites immédiates chaque jour. Et un homme sur six est gravement sous-alimenté. Trois raisons essentielles expliquent ce massacre quotidien. D’une part, la dette extérieure des cent vingt-deux pays de l’hémisphère Sud atteint 2 100 milliards de dollars ! Résultat, le peu d’argent que gagnent ces pays, ils le dépensent en remboursement des intérêts et non en investissant pour produire davantage. D’autre part, il y a la politique du FMI qui a favorisé l’exportation et entraîné les pays pauvres dans des situations totalement absurdes. Par exemple, le Mali a exporté 380 000 tonnes de coton l’année dernière, tout en important la majeure partie de sa nourriture… Enfin, il y a la politique du dumping agricole menée notamment par l’Union européenne. Ainsi, dans n’importe quel pays d’Afrique, vous pouvez acheter des produits français, grecs ou italiens à la moitié du prix de son équivalent africain. Et après, on s’étonne que des centaines de réfugiés de la faim tentent de rejoindre l’Europe dans l’espoir d’y travailler…

Dans le même temps, la nourriture devient trop chère pour les plus pauvres.

Début 2008, on a assisté à une explosion des prix des aliments de base : riz (+ 83 %), blé (+ 62 %) et maïs (+ 38 %). Depuis, les cours fluctuent. Avec l’effondrement des marchés financiers, les grands spéculateurs ont migré sur les bourses des matières premières agricoles. Selon un rapport de l’ONU, leur gain spéculatif représente 37 % de l’augmentation du prix du marché mondial des aliments de base ! Cette flambée est aussi liée à la production des agrocarburants. En 2008, les États-Unis ont brûlé 138 millions de tonnes de maïs qui auraient pu logiquement nourrir des gens.

C’est un tableau bien noir…

Il n’y a aucune fatalité. Tout ce qui participe au massacre quotidien est fait de la main de l’homme. Il peut donc être défait de la même manière. Comment ? En interdisant par exemple le dumping agricole et la spéculation boursière, en annulant la dette extérieure et les programmes sur le bioéthanol.

Et, à notre niveau, nous pouvons aussi agir en consommant autrement ?

Évidemment, on peut refuser d’acheter des OGM et des fruits et légumes à contre-saison. On peut aussi favoriser le commerce équitable, en payant un euro de plus pour un pot de miel issu d’une coopérative du Nicaragua. Tout cela, il faut le faire, mais c’est totalement insuffisant ! L’opinion doit aussi faire pression sur les gouvernements et les organisations interétatiques (OMC, FMI, Banque mondiale...) pour prendre des mesures élémentaires concernant le droit à l’alimentation.

Vous avez été l’un des témoins principaux du documentaire We feed the world, diffusé cette semaine par ARTE. Son message, radical, peut-il être efficace ?

Ce documentaire est d’une efficacité redoutable parce qu’il a réussi à faire parler les maîtres du monde. Il ne les condamne pas, mais la vérité se déroule, implacable. La grande force analytique et politique du film est là. Et c’est ce qu’il faut pour combattre les cartels alimentaires très puissants, qui maîtrisent la stratégie de la mauvaise foi.

En pleine récession, McDo et Nestlé affichent une santé insolente. Il semblerait que la crise financière alimente les multinationales agroalimentaires.

Selon la folie néolibérale, c’est le marché qui décide, qui s’autorégule et qui, seul, pourra résoudre le problème de la faim dans le monde. Aujourd’hui, on voit bien que c’est un mensonge total ! La crise financière va aggraver les choses si les États ne réagissent pas. Seul point positif : au niveau de la conscience collective, nous avons fait des progrès, et de tels bénéfices désormais nous choquent. Les masques sont enfin tombés.


Propos recueillis par Lise Bollot

(1) FAO : Food and Alimentation Organisation (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture)

Jean Ziegler, ancien rapporteur pour le droit à l’alimentation à l’ONU, est actuellement membre du Conseil des droits de l’homme du Conseil des Nations unies.

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