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LES BARONS MARQUES > Information - Media > Culture

Les Echos, Jeudi 15 Mai 2008

Bernard Stiegler. Nous assistons à une « destruction industrielle de la conscience »

En transformant enfants et adolescents en « tranches » et en « cibles », le marketing télévisuel de la société de consommation a contribué à une forme d'« inversion générationnelle », où les jeunes deviennent prescripteurs et les adultes infantilisés, responsable d'une véritable « ruine de l'éducation ». (...)

Certes, ce n'est pas la première fois que l'auteur de « La Télécratie contre la démocratie » dénonce l'impact désastreux de la surconsommation de télévision sur l'apprentissage intellectuel. Pour lui, cela reste un enjeu majeur dans le cadre de la « bataille de l'intelligence ». « La condition préalable à tout renouveau du système éducatif est que le milieu symbolique industriel dans lequel vivent les enfants, les adolescents, les jeunes gens, leurs professeurs et leurs parents, ne fasse pas systématiquement obstacle à la construction des savoirs. » On l'aura compris, c'est à une critique radicale de la « destruction industrielle de la conscience », c'est-à-dire de l'attention comme faculté psychosociale, que s'attaque l'auteur, à partir notamment des données sur la diffusion de l'« attention deficit disorder » (ADD) chez les enfants américains. Se référant à une étude publiée par la revue « Pediatrics » en mai 2007, il rappelle qu'un adolescent qui regarde la télévision plus de trois heures par jour divise par deux ses chances de suivre des études supérieures par rapport à ceux qui la regardent moins d'une heure. Pour l'auteur, l'usage excessif de la télévision « engendre le degré zéro de la pensée ».

Se basant notamment sur les travaux récents de la chercheuse américaine Katherine Hayles sur l'ADD, Bernard Stiegler rappelle par ailleurs que moins de dix conglomérats contrôlent 85 % des médias aux Etats-Unis et peuvent s'ériger ainsi en « ministère caché de la culture mondiale ». Pour lui, il ne s'agit pas de rejeter l'ensemble des nouvelles technologies numériques de l'information.

L'auteur admet même qu'il peut y avoir une forme de « zapping intéressant » sur Internet ou même une vertu d'apprentissage utile dans les jeux vidéo. Mais il suggère une « thérapeutique de l'attention » qui passe par la construction d'un nouvel appareil critique des industries culturelles, une hygiène de la responsabilité. Faute de quoi, la fameuse « bataille de l'intelligence » invoquée par François Fillon, dans sa déclaration de politique générale du 3 juillet 2007, risque de rester lettre morte. Au final, en s'inspirant des objectifs d'Al Gore et de Nicolas Sarkozy dans le domaine de la protection de l'environnement, Stiegler revendique une nouvelle « écologie de l'esprit » pour lutter contre les effets pervers de la « saturation informationnelle ».

Malgré un style quelque peu touffu et le recours occasionnel à un jargon abrupt, l'ouvrage de Bernard Stiegler a le grand mérite de faire réfléchir sur l'essence même de l'éducation et de la formation de l'attention.

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